
Ni Putes Ni Soumises – Ce 8 avril, sera rendu le jugement du procès en référé intenté par tes parents et tes sœurs pour interdire la vente de Insoumise et dévoilée, le livre dans lequel tu racontes les violences, physiques et morales, dont tu as été victime dans ton enfance et ton adolescence. Que penses-tu de la réaction de ta famille ?
Karima – La réaction de ma famille suite à la publication de mon livre m’a ouvert les yeux. Ça a commencé dès l’annonce de la publication : on me téléphonait en me disant que si le livré était publié, je serais reniée par ma famille, que plus personne ne me parlerait. Mais cela ne m’a rien fait. Ils pensaient certainement que ça allait se passer comme avant. Ils s’imaginaient sans doute que, comme les fois précédentes, j’allais revenir car j’avais besoin d’eux, que s’ils menaçaient de me renier, j’allais réfléchir et tout arrêter. En fait, ils ne m’ont pas comprise. Reniée ou pas reniée, maintenant, je m’en fous. Je n’ai plus peur ! Je me sais soutenue et ne me sens plus seule. C’est grâce aux nombreux soutiens que je reçois, notamment de la part de Ni Putes Ni Soumises, qui est là depuis le début, que je tiens le coup et que j’ai envie d’aller plus loin.
Ce qui me chiffonne, c’est ma sœur. Elle a vécu la même chose. Elle aussi s’est vue coudre un voile dans les cheveux. Elle aussi l’enlevait en cachette. À 16 ans, elle a été mariée à un homme qu’elle ne connaissait pratiquement pas, mais qu’elle a épousé pour pouvoir quitter la maison de mes parents. Je ne comprends pas : elle a vécu les mêmes choses, mais elle vient dire que ça n’a jamais existé et voudrait me faire taire.
NPNS – Imaginons que tu gagnes le procès. On suppose que les esprits vont un peu se calmer… Qu’imagines-tu après ?
Karima – Aucune idée. Je vais de surprise en surprise. Je n’imaginais pas qu’il y aurait une pétition pour faire interdire le livre. Je ne m’attendais pas, ensuite, à cette procédure en référé. Je ne sais pas ce qu’ils vont vouloir faire après. J’attends et je verrai bien.
<strong>NPNS – Mais toi, tu as envie de faire quoi ? Vas-tu rester cloîtrée à la maison ? Vas-tu continuer à contrôler tes sorties ? Au contraire, vas-tu oser ressortir de chez toi ? reprendre le boulot ?
Karima – Je n’ai pas envie de recommencer tout de suite à travailler, car j’ai envie d’écrire un deuxième livre. Et le plus vite possible ! J’ai aussi envie de consacrer du temps à mes enfants. Sinon, publiquement, je vais recommencer à sortir. Et je ne me tairai pas. Je continuerai jusqu’au bout. Je ne vais pas me morfondre et rester chez moi. Je veux aller plus loin.
NPNS – Et tu as déjà une idée pour ton prochain livre ?
Karima – J’en ai plein ! Je vais commencer par raconter la suite, c’est-à-dire tout ce qui s’est passé depuis l’annonce de la publication et ce qui se passe maintenant : les intimidations, les menaces, la pétition, la protection judiciaire, la mobilisation, le procès…
J’aimerais également écrire un livre sur une situation alarmante qui existe encore actuellement au Maroc. Certaines familles très pauvres louent leurs filles de 8-9 ans à des familles aisées. Cela s’appelle de l’esclavage. Bien souvent, l’enfant se fait violer, mais elle se tait, elle n’ose pas parler. Parce que c’est le gagne-pain de la famille, parce que ce serait « la honte ». Je veux vraiment dénoncer cette situation.
Car, je le dis, maintenant, je vais tout dénoncer. Je ne m’arrêterai pas.
NPNS – Qu’as-tu envie de répondre à tous ceux qui tentent de t’intimider et qui t’envoient des menaces ?
Karima – A ces gens-là, la première chose que j’ai envie de leur dire, c’est : « Lisez le livre avant de parler ! ». La plupart ne l’ont pas lu. Je leur dis aussi : « Est-ce que, vous, vous étiez là au moment où, moi, j’ai vécu tout ça ? » Ils n’étaient pas là, tout simplement.
Le problème, c’est que mon père, que je respecte, est considéré dans la communauté maghrébine et musulmane comme un saint, un religieux. Ils ne peuvent donc tout simplement pas imaginer qu’un religieux tel que mon père ait fait ça à sa propre fille. Parce qu’il leur montre une belle image de lui. C’est facile de jouer ce double jeu. Je l’ai joué pendant des années chez mes parents : à la maison, j’étais la fille soumise, mais à l’extérieur, je m’éclatais. Mon père, c’est la même chose : devant les gens, il est très bien, mais à l’intérieur… on a vécu ce qu’on a vécu.
Quant aux menaces… Au début, il est vrai, on panique. Mais ça retombe vite aussi. Après tout, des menaces, j’en avais déjà reçues quand j’ai quitté mes parents. La communauté marocaine m’avait déjà collé des étiquettes sur le dos : j’étais partie, j’étais donc une prostituée ; je fumais, j’étais donc une toxicomane ; tous des trucs du genre.
En fin de comptes, je l’ai quand même bien vécu. Je me suis forgée. Ça rend plus fort et ça donne envie d’aller plus loin. Moi, ça me donne l’envie de dénoncer plus de chose, tout simplement.
NPNS – Et à ceux qui disent que c’est l’islam qui est attaqué à travers ce livre ?
Karima – Encore une fois, qu’ils lisent le livre et qu’ils relisent le Coran, ou qu’ils demandent une bonne traduction du Coran. Ce que j’ai vécu, ce n’est pas l’islam. L’islam n’a jamais imposé le voile. C’est interdit par la religion d’imposer le voile. Les mariages forcés sont également interdits par l’islam. Mon père même me l’a dit un jour. Il connaît bien l’islam. Il impose des choses, alors qu’il sait très bien que ce n’est pas dans la religion islamique. Pour eux, être croyant et pratiquant ne suffit pas, il faut montrer une « image musulmane », et donc porter le voile. Moi, je dis que ce n’est pas ça l’islam. Tous ces gens devraient relire à deux fois le Coran. Ils ont tendance à confondre la religion et la coutume.
NPNS – Quand tu étais à l’école secondaire, voyais-tu une différence entre les autres et toi, dans la façon de vivre ?
Karima – Oui. C’est d’ailleurs ça qui me révoltait. C’est pour ça que j’ai commencé à enlever mon voile en cachette. La différence était flagrante. Et pas seulement avec les Belges. Avec les Maghrébines aussi, les Marocaines, qui ne portaient pas le foulard, s’habillaient à l’occidentale, parlaient avec les garçons, se baladaient en ville…
NPNS – Tes amies belges étaient au courant de ce que tu vivais ?
Karima – Non. Elles n’étaient pas au courant de tout. Une partie seulement. Avant d’écrire ce livre, jamais je n’avais tout raconté. À personne. Notamment, quand je suis entrée dans l’adolescence, avec les sous-vêtements ou les serviettes hygiéniques. Chez moi, il n’y avait pas de serviette. Je me débrouillais avec du papier toilette. Et s’il y avait une trace dans ma culotte, je la jetais à la poubelle, bien cachée au fond, ou encore dans le WC. J’avais honte d’avoir mes règles ! Ma mère ne m’en a jamais parlé. Je ne sais toujours pas comment elle faisait. C’est une de mes sœurs qui m’a expliqué et m’a montré ce qu’il fallait faire.
Comme pour les sous-vêtements. C’est ma sœur qui m’a dit que je devais mettre un soutien-gorge. Elle, elle n’en avait qu’un, qu’une de ses amies lui avait donné. Or, il n’était pas question d’en parler à ma mère et de lui demander de m’en acheter un. J’ai donc profité d’un jour où ma mère m’avait envoyée faire des courses pour en voler un. Ce vol a impressionné ma sœur qui, par la suite, me faisait sa petite liste de choses à voler. Et j’ai continué. Je volais de tout : des maquillages, des parfums, des déodorants, des fringues… J’ai également commencé à revendre ce que je volais, à mes sœurs, mes frères, ma voisine, mes amies. Même à ma mère ! J’avais inventé que le père d’une amie tenait un magasin et qu’elle me vendait les objets à moitié prix. Cela me permettait d’avoir un peu d’argent. Pour aller aux excursions de l’école, pour m’acheter le matériel nécessaire pour mes cours de couture, ou même pour m’habiller.
NPNS – Finalement, pour pouvoir ressembler à toutes les jeunes filles de ton âge, tu as été obligée de passer par le vol ?
Karima – Oui. Mais maintenant, c’est fini tout ça. J’ai arrêté quand j’ai quitté la maison de mes parents et quand j’ai trouvé un emploi. J’ai continué mon petit business, c’est-à-dire que je revendais des choses que je savais volées et que j’achetais à moitié prix, mais je ne volais plus.
NPNS – Et tu ne t’es jamais fait prendre ? Tes parents n’ont jamais rien vu ? Pour le maquillage, par exemple, tu ne te maquillais pas à la maison ?
Karima – Non. Je les cachais derrière les haies de la maison. J’y cachais mes vêtements aussi. Et quand je partais à l’école, je prenais mes vêtements et le maquillage, et je me changeais, je retirais mon foulard et je me maquillais. Et avant de rentrer, je faisais pareil, je me rechangeais et je cachais mes affaires. Je n’avais aucun endroit où les cacher dans la maison. À chaque fois que je sortais ou que je rentrais, mon sac était fouillé. Ma chambre était fermée à clé. On ne l’ouvrait que quand je devais y entrer ou en sortir.
NPNS – Et tes frères ? Avaient-ils plus de liberté que toi et tes sœurs ? Et avaient-ils plus de liberté qu’un garçon belge de leur âge peut en avoir ?
Karima – Même plus. Mes frères, ils sortent et ils rentrent quand ils veulent. Ils ont des copines, ils font rentrer leurs copines sans problème, même dans la chambre. Des copines belges ou marocaines, musulmanes ou non. Avec ma mère dans la maison. Un de mes frères passait même des nuits et des nuits dans le lit de mes parents avec sa copine, alors que mon père était en Arabie Saoudite. Ma mère leur donnait son lit ! Ils avaient plus de liberté qu’un garçon belge.
NPNS – Comment expliques-tu que tes parents ne vous accordaient pas autant de liberté, à toi et tes sœurs ?
Karima – Parce que, nous, nous sommes des filles. Et que, pour eux, une fille, ça doit rester vierge. Sinon, elle ne vaut plus rien ! La fille, sa place, c’est à la maison. Elle doit apprendre à servir l’homme plus tard. Pas besoin d’étudier. L’école, ça ne mène à rien. La fille n’a pas besoin de bagage, elle n’a pas besoin de diplôme. C’est son mari qui travaillera et gagnera de l’argent. Chez les parents, la fille apprendra à faire à manger, à nettoyer, parce que quand elle quittera la maison, ce sera parce qu’elle sera mariée. Et que le mari n’a pas à faire le ménage, ce n’est pas sa place. Une fille, pour quitter la maison, est obligée de passer par un mariage. Un garçon peut prendre un appartement tout seul, il ne sera pas mal vu. Tandis qu’une fille, elle sera cataloguée comme une fille facile, une pute. Moi, c’est l’étiquette qu’on m’a mise, quand je suis partie.
NPNS – As-tu l’impression que les choses évoluent à ce niveau ? Quand tu vois les jeunes filles de 20-25 ans, as-tu l’impression que ça change ?
Karima – Non. C’est toujours pareil.
NPNS – Et crois-tu qu’elles ont envie que ça change ?
Karima – Elles n’attendent que ça. Elles ne demandent pas mieux, mais n’osent pas le dire. Elles le pensent tout bas. Elles en rêvent. Mais elles le taisent.
NPNS – Elles attendent que le changement vienne des hommes ?
Karima – Non. Il faut que le changement vienne des lois. Il faut qu’il y ait des lois qui imposent.
NPNS – Mais les lois imposent…
Karima – Oui, les lois imposent. Mais les parents ne le savent pas. Ils ignorent la moitié des lois. Et quand ils enfreignent la loi, bien souvent on ne leur dit rien. Même des policiers qui sont au courant, qui connaissent des cas de mariages forcés, de ports de voile obligatoires. Ils le savent, mais ils ne bougent pas. Ils ne réagissent pas. Pourquoi ? Parce qu’il faut des preuves. Il faudrait qu’on puisse réagir, même sans preuve. C’est ça le problème. Car pour avoir des preuves, il faut que la fille, la victime, dénonce. Mais elle ne le fera jamais, parce qu’elle a peur. Peur pour sa sécurité et peur d’être reniée, par sa famille et la communauté.
NPNS – On pourrait imposer la loi, mais à l’intérieur des maisons, on ne sait pas ce qu’il se passe…
Karima – Mais il y a des indices. À l’école, par exemple, les chutes de points sont une indication. Parce que la fille ne peut pas faire ses devoirs, parce qu’elle est maltraitée. Une fille est révoltée ? Elle fait les 400 coups à l’école ? Il ne faut pas chercher très loin. Bien souvent, c’est qu’il y a un problème chez elle, à la maison. Il faut éviter de téléphoner aux parents pour leur dire : « votre fille, ça ne va pas », car ça risque d’aggraver encore la situation. Il faut augmenter le nombre d’assistants sociaux dans les écoles, qui vont détecter les signaux, mettre la fille, ou le garçon, en confiance, afin qu’il ou elle ose parler et se laisse aider.
Il faut que les filles, les femmes, aient le courage de parler. Il faut qu’elles osent dire : « Moi, j’ai vécu ceci. », « J’ai une sœur, une cousine, une tante, une mère, qui a vécu ça. » Il faut vraiment que les gens parlent. Une seule personne, ce n’est pas assez. Il faut que les gens, en particulier les filles, n’aient plus peur de parler.
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