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Nos guerres de religion

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Le pape veut-il rallumer les guerres de religion ? Oui, je dis bien le pape, le Saint Père des catholiques, Benoît XVI. La question peut paraître iconoclaste, il n’empêche qu’elle m’habite depuis le dernier week-end pascal. Ce qui la suscite est un événement trop peu commenté à mon sens. Un signe des temps actuels. Un geste de mauvais augure.

Comme c’est de coutume, lors de la veillée pascale, le pape y a baptisé six adultes. Six individus qui, à l’âge où, pour la majorité d’entre nous, les vies, les croyances ou les dissidences semblent tracées, assument au contraire une rupture intime qui réoriente leur parcours, leur fidélité, voire leur identité. Quel que soit le culte concerné, ces conversions spirituelles sont éminemment respectables. Le problème, c’est que, parmi les six convertis, il en est un qui a souhaité donner un sens collectif, d’essence politique et idéologique, à ce cheminement personnel.

D’origine musulmane, ce confrère, car il est journaliste au quotidien italien Corriere della Sera, dénonce depuis longtemps le fanatisme islamique. Mais Magdi Allam ne s’en tient pas à la critique des extrémismes intolérants qui se revendiquent d’un des trois monothéismes. C’est l’islam tout entier, en bloc et en détail, sans nuance ni tri, qu’il accuse. Loin de l’apaiser, son baptême catholique, à l’occasion duquel il choisit un prénom qui est un étendard, Cristiano (Christian), lui a donné une nouvelle occasion de partir en croisade.

« Au-delà du phénomène des extrémistes et du terrorisme islamique, la racine du mal est inhérente » à l’islam, a-t-il écrit dans son journal, au lendemain de la célébration. Un islam qu’il juge « physiologiquement violent et historiquement conflictuel ».

Un islam dont, insiste-t-il, il s’est détourné parce qu’ainsi « son esprit s’est affranchi de l’obscurantisme d’une idéologie qui légitime le mensonge et la dissimulation » et « la soumission aveugle à la tyrannie », lui permettant « d’adhérer à l’authentique religion de la Vérité, de la Vie et de la Liberté ».

On le sait bien, puisque l’expression est usuelle : le zèle des convertis est toujours redoutable. Mais Magdi Allam va encore plus loin, donnant une portée politique universelle à son baptême à laquelle il associe l’actuelle stratégie géopolitique du Vatican.

En le baptisant de façon si symbolique et si publique, le pape, a-t-il en effet poursuivi, « a lancé un message explicite et révolutionnaire à une Église qui, jusqu’à présent, a été trop prudente dans la conversion des musulmans ».

Le Vatican connaissait fort bien les positions outrancières de Magdi Allam, qui est une signature connue dans la Péninsule. On ne peut donc se rassurer en classant l’événement au rang des anecdotes. Il est bavard et, même s’il n’a pas eu le même impact que d’autres alertes relevant du même air du temps islamophobe, il me semble plus essentiel, plus décisif. Que le pape en personne baptise un musulman qui se convertit au catholicisme dans un esprit guerrier de conquête des âmes et de conversion des êtres par la démonisation de la religion concurrente, est un signal encore plus alarmant que les provocations de Geert Wilders, ce député néerlandais, qui traite le Coran de « livre fasciste », juge que l’islam est « une religion arriérée, incompatible avec la démocratie » et dit des musulmans : « S’ils ne veulent pas s’intégrer, il faut les expulser ».

Posons le tranquillement, sans détour ni passion : ces généralisations sont aussi stupides qu’abusives. La condamnation globale de l’islam en tant que tel – et non plus des actes politiques commis par des minorités violentes qui s’en réclament – n’est pas moins condamnable que l’attitude similaire à l’égard des autres grandes religions. Tout monothéisme a connu ses intolérants, ses inquisiteurs et ses sectaires. Pas plus que l’islam, le catholicisme ne se réduit à ses dogmes les plus archaïques ou à ses inquisiteurs des temps moyenâgeux. Sous l’apparente provocation, qui encourage les extrémistes du camp d’en face, c’est donc un refrain haineux qui s’installe envers ceux qui pratiquent cette religion, les musulmans d’Europe, nos concitoyens.

Et ce serait la vraie victoire d’Oussama Ben Laden que notre Occident judéo-chrétien finisse par lui ressembler en adoptant des haines parallèles où l’Autre musulman, réduit à son identité religieuse, deviendrait l’ennemi vital.

Car, ce faisant, c’est toute une tradition, toute une littérature, toute une promesse qui est niée par ignorance, bêtise ou aveuglement. Il suffit de lire Abdelwahab Meddeb pour entendre la voix de ces musulmans qui se battent pour un islam des Lumières, d’esprit humaniste et d’ouverture culturelle. Et qui se battent pour cette réforme en invoquant, au contraire de ce que prétend la vulgate islamophobe, d’autres traditions musulmanes, généreuses et pluralistes, à l’opposé de celles incarnées dans notre monde moderne, au détour d’une manne pétrolière qui n’aura qu’un temps, par la petite secte wahabite qui s’est imposée en Arabie Saoudite.

Dans le dernier livre de Meddeb, Sortir de la malédiction, sous-titré L’islam entre civilisation et barbarie (Éditions du Seuil) on lit cet acte de foi, dès les premières pages : « Le temps de la guérison est venu. Après avoir ouvert, avec La maladie de l’islam, le cycle dénonçant le mal qui corrompt la religion où je suis né, je propose ce livre… À sa manière, il confirme que le remède est dans le mal, pour reprendre la formule homéopathique de Rousseau dans ses Confessions et qui est ici actualisée. Car c’est notamment en réemployant la matière islamique que nous paverons et baliserons la voie de la guérison. »

À Meddeb comme à tous ceux qui, ici et là-bas, au Maghreb et au Machrek et, plus généralement, dans tout le monde musulman, se battent au nom des universaux démocratiques, n’aurions-nous donc que cela, cette mesquinerie, à leur dire : convertissez-vous ? Et, pourquoi donc cette injonction, alors que nous savons bien, et c’est aussi ce que ces intellectuels musulmans ont appris de nos cultures politiques, que la démocratisation profonde de nos sociétés est passée par leur laïcisation, par la prise de conscience que l’espace public démocratique devait être construit à l’écart du religieux, protégé des transcendances, en dehors des croyances intimes ?

Aussi cette dérive cache-t-elle une ruse dont les cibles vont au-delà des seuls musulmans. Démoniser et caricaturer l’islam en se revendiquant des autres monothéismes, c’est faire de la politique. Et pas n’importe laquelle : une politique où le religieux serait de retour comme l’horizon nécessaire, comme le centre de la cité, comme la référence du civisme. On l’a bien vu, en France, avec les trois discours présidentiels, à destination des catholiques (c’était à Rome, à la Basilique du Latran), des musulmans (c’était à Ryad, dans un pays dont les autorités condamnent l’incroyance) et des juifs (c’était à Paris, devant le Conseil représentatif des institutions juives de France, qui pourtant est une instance profondément laïque). Le curé plus irremplaçable que l’instituteur, les racines chrétiennes de la France et, même, ce Dieu qui serait en chacun de nous, y compris si nous ne croyons pas en lui, etc.

Intimes, ces convictions sont respectables. Revendiquées au nom d’une République laïque, elles sont contestables. L’événement du 11 septembre 2001 nous tend depuis son irruption meurtrière un piège énorme : finir par ressembler sinon à ceux qui nous ont lancé ce défi, du moins à l’environnement idéologique qui fut leur terreau. Or ce terreau, nous le connaissons bien pour l’avoir déserté, en faisant nos révolutions fondatrices : c’est le cocktail de la religion et de la politique.

Edwy Plenel

Le Soir, le 28 mars 2008

~ par Le dormeur sur 28 mars 2008.

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